Qu'elle assume!

C’est une phrase que j’entends et lis très souvent : “qu’elle assume!” 

Récemment, c’était pour une mère qui allaitait dans une salle d’attente de Pôle Emploi et à qui on a demandé de partir parce qu’elle et son bébé dérangeaient.

C’est aussi pour cette mère qui fait attendre le bus, le temps de plier sa poussette, ou à qui on ne cède pas sa place.

C’est pour cette maman débordée qui a du mal à gérer ses deux enfants au square et demande vigoureusement qu’on ferme bien la grille. 

“Qu’elle assume!” Dans les discussions ou les commentaires, voilà ce qu’on trouve: si elle peut pas gérer son gamin, qu’elle reste chez elle. C’est elle qui a voulu en faire un, alors qu’elle assume maintenant! C’est pas à moi d’écouter des chouineries, qu’elle assume et qu’elle revienne quand son gosse fera moins de bruit. 


Je suis mère de deux enfants, et j’en ai ras-le-bol d’entendre ça.


Je passe sur le fait que le deuxième parent se trouve magiquement dispensé d’assumer, et que c’est sur le premier, souvent la mère, que retombe toute la responsabilité. Je passe sur le fait que j’entends et lis beaucoup moins “qu’il assume!”.

Je préfère imaginer cette maman à qui on demande de quitter Pôle Emploi, le parc ou le magasin. On lui aurait dit que comme son enfant était agité, il était plus facile pour elle, son enfant et les usagers de Pôle Emploi, de fixer un autre rendez-vous.

Il faut penser à ce qu’a signifié, pour cette mère (ou une autre, car nous avons toutes connu ça au moins une fois), de venir à l’heure convenue. Peut-être que son petit couvait une maladie ou faisait ses dents, qu’il a mal dormi, qu’elle n’a plus de petits pots ou de couches, et doit absolument acheter ce qu’il lui manque avant de venir au rendez-vous. Peut-être qu’elle et son petit se sont retrouvés dans un bus bondé, où il faisait chaud, que l’enfant s’est accidentellement cogné en montant ou en descendant. Peut-être que le bébé ne comprend pas pourquoi il est dans ce lieu inconnu et essaie de sortir. Que comme il a soif et besoin d’être rassuré, sa mère trouve ce qui lui paraît être la meilleure solution: le nourrir au sein. Et malgré ça, il faudrait qu’elle rentre chez elle et recommence ce manège trois jours après, pour ne pas déranger? Et puis tant pis pour elle d’abord, qu’elle assume!


Alors, disons-le et écoutez bien :

Quand une mère vient avec son enfant chez Pôle Emploi à l’heure du rendez-vous, elle assume.

Quand une mère essaie tant bien que mal d’empêcher son enfant de désordonner les allées du supermarché, elle assume.

Quand une mère laisse son petit toucher à tout dans une salle d’attente pour l’occuper, elle assume.

Quand une mère s’adapte aux horaires que la société lui a fixés sans égard pour le rythme de vie très particulier qu’imposent les enfants, surtout les jeunes enfants, elle assume.  


Avant d’avoir des enfants, je me disais la même chose. Et puis j’ai compris que c’était, pour les mères, un discours toxique

Ce “qu’elle assume” n’a rien à avoir avec ce qu’on exige des enfants mais a tout à voir avec ce qu’on exige des femmes. C’est une marque du sexisme ambiant.

Une société qui aimerait que les enfants ne dérangent pas est une société qui exige des mères ce qu’elles ne peuvent jamais vraiment contrôler, en rejetant sur elles la faute si elles n’y parviennent pas. Et plutôt que de se dire qu’on ne peut exiger des enfants, surtout des bébés, ce qu’on leur demande, on préfère enjoindre aux mères de respecter ce qu’on appelle faussement le bien-vivre ensemble, qui dans ce cas, ne va que dans un sens.

Les mères qui galèrent avec leurs enfants sont une cible si facile pour les personnes qui n’attendent qu’une chose, juger et dire aux femmes où elles peuvent aller, ce qu’elles ont le droit de dire ou de faire. “Qu’elle assume” revient à dire “qu’elle se taise”, “qu’elle fasse ce que je veux”, “qu’elle reste chez elle”. 


Moi aussi, il m’arrive de m’impatienter quand des parents n’y arrivent pas et me dérangent par ricochet. Je suis gênée surtout quand j’ai l’impression que le comportement des enfants ou de leurs parents présente un danger. 

Mais ici, et dans la plupart des cas, ce n’est pas la question : ici c’est pour le confort des autres. Et je ne vois pas pourquoi ce serait à une mère avec un petit de s’en occuper. Elle a déjà assez à gérer.


Rares sont les mauvaises mères. Beaucoup font de leur mieux, dans des conditions où on leur demande injustement de faire toujours plus. Et ça mérite le respect, un peu d’empathie et de patience. 


C’est à vous d’assumer qu’on ne peut préserver votre bulle, que votre confort n’est pas nécessairement la priorité d’autrui, ou que ce jour-là, simplement, malgré toute la bonne volonté, on n’arrivera pas à garder intacte cette bulle. Que face à un bébé agité, on ne peut souvent que prendre son mal en patience.

C’est à vous d’assumer que la société sera plus vivable si on laisse à ceux et celles qui en ont besoin un peu plus de latitude.

C’est à vous d’assumer que les enfants ont le droit de vivre comme des enfants, sans jeter à la figure de leurs mères que c’est de leur faute.

Les enfants ne s’adaptent pas à vous, c’est à vous de vous adapter aux enfants - et oui, même si ce ne sont pas les vôtres, d’enfants.

Assumez.

Heloise Simon