Table, lampe, œuf 
 

Batailles choisies #320

Prenez un couple. Prenez leurs familles respectives. Laissez de côté les tensions et attachez-vous aux idiosyncrasies de chacune des belles-familles, sur lesquelles on peut jeter des regards interloqués, lancer des taquineries affectueuses et se délecter de rires sous cape. 🥚


 

Je regarde mon mari et ma belle-mère s’acharner sur le chauffe-eau au gaz. Ils se sont déjà disputés huit fois sur la bonne pince à utiliser, sur la bonne longueur du tuyau, sur la vis qu’il faudra mettre en remplacement à coup de “écoute-moi non tu as tort je te dis que ça va là et moi je te dis que ça va pas marcher”. 

Je les regarde, je soupire, je me dis mais vraiment, c’est un peu trop des fois, ça fait deux heures qu’ils y sont. Je suis en même temps admirative que ce fonctionnement leur soit normal, qu’ils aient, ma belle-mère et mon mari en digne héritier, une telle persévérance, un tel savoir pour les choses de la maison, qu’ils sachent réparer, qu’ils voient où est le problème et qu’ils trouvent une solution. Milieu, fasciné par le bricolage, ne décollant pas les yeux de ces bidules qui brillent qu’il faut réparer, tenant serrés contre lui le marteau et le clou qu’il transporte partout comme des doudous, sera l’héritier certain de cette dynastie.  

Je les regarde, mi-lasse, mi-amusée, je soupire.

Admirable. Surtout pour moi. Surtout d’où je viens.

Soudain, flash, la flammèche du chauffe-eau s’éveille, cris de joie et de victoire des bricolos.

Soudain, flash, une étincelle s’allume en moi et mes yeux brillent: mais en fait, mon mari, il porte le même regard sur ces brèles du bricolage qu’il appelle sa belle-famille!

Puisque bientôt, peut-être, normalement, sauf non-respect des termes du contrat par le Covid-19, Beau-Papa et Belle-Maman feront leur retour triomphal chez nous, trois souvenirs, amusés, ridicules, affectueux pour que mon mari se rappelle bien qui il va se coltiner. 


1.


(Année 2007. Une petite maison de montagne en hiver. Le premier séjour du copain chilien en France)


Futur mari: Elle n’aurait pas comme un petit problème, la table, non, Beau-Papa et Belle-Maman?

Belle-Maman: Ah, oui. Elle a toujours été bancale, on n’a jamais compris pourquoi.

FM: Parce que là… comment dire… elle tremble, non?

Beau-Papa: Oui, c’est pas très agréable pour manger.

BM: On en met un peu partout. C’est pour ça qu’on sert les verres qu’à demi.

FM: Mais… je peux regarder où est le problème?

BP: Bien sûr! Mais tu sais, c’est juste une vieille table qui appartenait à mon père. Il faudra la changer un jour, mais bon, pour l’instant, on fait avec.

FM: Mais les pieds de la table ont été montés à l’envers! Ils sont censés allés ici, à l’extérieur! 

BP: Tu es sûr?

FM: Passez-moi un tournevis. Voilà. C’est fait.

BM: Tu as raison! Elle ne tremble plus! C’est super!


On remercie ce jeune homme avec effusion. Vraiment, ma fille, tu as bien choisi ce compagnon, on l’aime déjà beaucoup!

Le compagnon regarde cette famille qui risque fort de devenir sa belle-famille pour la vie. Il la regarde avec un mélange d’étonnement et d’incompréhension - tellement de questions et d’indignation se pressent dans son esprit que le bug menace.

C’est pas possible. Ça fait cinq ans qu’ils habitent là, cinq ans qu’ils ont monté les pieds de la table à l’envers, cinq ans qu’ils mangent sur une zone sismique et il ne leur est jamais venu à l’esprit que c’était pas normal!

Mais chez qui je suis tombé, là?



2.


(Année 2012. Même lieu, mêmes personnages. Le copain chilien est devenu le compagnon, apprécié, adoré, admiré) 


- Vous ne trouvez pas, Beau-Papa, Belle-Maman, qu’il faudrait plus de lampes dans le salon. C’est un peu sombre, non?

- C’est le défaut de cette charmante maison! L’éclairage est très mauvais.

Le compagnon regarde longuement, autour de lui, la pièce. Au-dessus de la table à manger qui ne tremble plus, il y a quatre spots dirigés qui dans les yeux des dîneurs, qui au plafond, qui vers le radiateur, qui dans un lointain flou. Deux spots blancs de bureau éclairent rageusement le plan de travail. Une lampe de chevet rose dépasse d’une alcôve du salon. Une lampe orange sphérique est posée par terre à côté de la cheminée. Pour lire sur le canapé, il faut plisser les yeux. Pour dîner, il faut se protéger la rétine d’une main. On doit choisir entre ne rien voir dans le soir ou voir les lampes moches en plein jour qui sont non seulement individuellement d’un goût douteux, mais en plus ne vont pas ensemble, elles qui viennent de la grande recyclerie des appartements étudiants des trois enfants. 

C’est bizarre, quand même, se dit le Chilien bricoleur. C’est pas possible qu’il n’y ait pas de lampes dans le salon, éclairage très mauvais ou pas.

Son regard s’arrête, dans la pénombre, là-bas, sur un tableau un peu de travers sur le mur. Il le décolle. 

- Mais c’est pas un clou, ça, c’est l’arrivée électrique d’une applique! 

- Ah bon? On pourrait y mettre une lampe alors?

- Ben oui, ce fil c’est pour connecter une lampe!

- Ah, super, super, merci, hein. Qu’est-ce que tu es bricoleur! On va chercher une applique alors. Pour l’instant, on fait avec le tableau. 

Mais où je suis tombé!



3.


(Année 2015. Un appartement fouillis en Normandie. Mêmes personnages. Le compagnon chilien est devenu le mari, toujours aussi amusé, toujours aussi taquin)


- Je pourrais pas vivre ici. Vraiment, je pourrais pas.

- Je sais, je sais, chéri. Mais juste, ignore le bazar, c’est la maison des parents, tu sais, ils ont eu une vie nomade, très particulière, ça leur est resté, c’est leur...système de rangement, à eux!

- Système de rangement? Système? De rangement? Non, mais le four sur la table, une caisse de papiers administratifs sous la table, une table de chevet pour ranger les assiettes, la télé sur le frigo, les casseroles dans la chambre d’amis, des étagères noires immenses où on range des paquets de biscuits, tu appelles ça un “système de rangement”?

- Je sais, je sais. Ignore le bazar et concentre-toi sur les gens. Coucou Maman, coucou Papa!

- Ah, vous êtes là! On va dîner alors. Tiens, pousse le canapé vers la table parce qu’il n’y a pas assez de chaises.

- Mince! Un livre est tombé derrière le canapé, je vais le ramasser, Belle-Maman. Mais…

- Oui, Beau-Fils?

- C'est normal qu’il y ait un œuf derrière le canapé? 

- Un œuf?

- Oui, un œuf.  

- Un œuf cru?

- Non, mais, le problème, c’est pas la cuisson, le problème, c’est qu’il y a un œuf derrière le canapé!

- Tu as raison. Je sais pas depuis combien de temps il est là… on va peut-être le jeter.

Le petit Chilien, à genoux, à terre, devant le canapé, portant haut cet œuf découvert, faisant non, non avec sa tête, il ne le dit pas, mais il le pense tellement fort:

Mais où je suis tombé!



Trois anecdotes, c’est un peu court. Il y en aurait, à vue de nez, une bonne cinquantaine du même acabit. C’est vrai que pour un Chilien bricoleur, cette belle-famille, c’est le fond du fond en termes de maison qui roule et d’objets fonctionnels qui fonctionnent.

Il s’est souvent demandé où il était tombé.

Il faut voir le positif, mon chéri, ta belle-famille est pleine de surprises et quel cadeau de n’être jamais à l’abri de tomber des nues.


Batailles en vrac⭣

 

Batailles rangées⭣

Heloise Simonfamille, ridicule, mari
Réveil-matin
 

Batailles choisies #319

Commencer la journée en douceur… ou bien avec un cours d’aérobic mental? 🤸


 

Il fait noir.

Dernier tète mollement, couché sur le flanc - petit cœur...

Peut-être qu’il est autour de 6 heures.

Ou bien 3 heures du matin - oh, j’espère pas 3 heures du mat’! Quand je me réveille à cette heure, c’est l’insomnie assurée...

Allez, arrête de penser, sinon, c’est sûr, tu te rendors pas, déjà qu’hier, tu as super mal dormi.

Il fait nuit noire, ferme les yeux...

3 heures, c’est sûr.

En même temps, je suis pas complètement dans le brouillard. Ça doit être plutôt l’aube alors. 

Allez, rendors-toi, arrête de mouliner. Tout doucement… les draps qui te caressent...blottis-toi bien au chaud contre Dernier… sa peau est si douce… ferme les yeux et ne pense pas.

Ne pense pas.

Ne pense même pas à…

Non.

Tu trouveras bien quoi dire pour ton blog.

Ne pense pas. 

Arrête de mouliner, déjà tu as publié la petite vidéo de l’index des Batailles choisies, c’est bien, ça fait du contenu, ça souligne ton travail, allez, rendors-toi, profite que Dernier est tranquille à tétouiller.

Tu as déjà assez de batailles dans la journée.

Ne pense pas.

Ou pense positif: l’index de tes articles, c’est sympa, vraiment, tu peux être fière… me rendormir… les oiseaux pépient dehors, c’est si doux ce bruit, l’aube ne saurait tarder alors? Me rendormir… la chaleur du lit… le câlin de la tétée…

Plus tard, les batailles.

Bataille. 

Batailles choisies.

Oh!

Attends.

Non.

Pas possible.

Me dis pas que… 

Me dis pas que je me suis trompée de lien?

J’avais mis un premier lien et puis je l’ai changé après...

Quoi? J’ai mis un lien qui va mener vers une page d’erreur, d’adresse introuvable!

Oh, la honte.

Oh, la honte! Des posts Facebook et Twitter où j’annonce en fanfare et trompettes un nouveau lien qui ne marche pas!

Oh, j’imagine les messages, les “le lien ne marche pas, smiley face ou facepalm emoji”, les messages privés des proches qui signalent gentiment une erreur, “Héloïse, je dois mal m’y prendre, le lien ne marche pas, pourtant j’aimerais beaucoup lire l’Index”!  

Bon, si c’est fait, c’est fait. Je me rendors. Allez. C’est décidé.

Faudra juste que je trouve un moyen de me moquer de mon erreur, genre, “oh, le lien arrive avec la pièce jointe que vous avez oubliée dans votre dernier mail super important”, ou un truc comme ça, en plus drôle.

Ou bien effacer les posts et republier avec le bon lien?

Allez, je dors. Je m’en occuperai demain. Ou tout à l’heure.

3 ou 6 heures? Il faut que je sache.

Ça pépie beaucoup. 

Me lever à 6 heures pour corriger un post, vraiment, les réseaux sociaux, ça vous flingue le sens des priorités.

Allez. Je. Dors.

Ou… 

De toute façon ça fait longtemps que mon demi-sommeil s’est carapaté avec mon lien erroné. 

Il est quelle heure, alors? Mon portable...

6h40. 

Ah! 

Alors, je peux me lever très discrètement, doucement retirer le sein de la bouche de Dernier, doucement me glisser dans le froid, très subtilement ouvrir mon ordinateur, retenir ma respiration pour ne réveiller personne, allez voir sur les réseaux…

Il faut que j’en aie le cœur net.

Ah ben non, c’est le bon lien en fait.

Je mouline une soupe d’inquiétude depuis tout à l’heure, là.

Ouf. 

Rien. 


Me glisser dans le lit chaud. Caresser la peau de mon bébé. Écouter le pépiement des oiseaux.

Réveil en douceur.


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Heloise Simonsommeil, blog