Un bulletin qui fait ma fierté
 

Batailles choisies #324

Le bulletin de mon fils de trois ans est entre mes mains. Quelle fierté! Ou quelle honte? On va voir ce qu’on va voir... ✅


 

La crèche m’a remis le bulletin du premier semestre de Milieu, trois ans, un document contenant des items dans un tableau, avec les qualifications de “non évalué (NE)”, “en cours d’acquisition (EA)” ou “acquis (A)”.

Je me rappelle que la première fois qu’on m’a remis un tel document, quand je n’avais que mon aîné, chaque item indiqué comme “EA” m’avait plongée dans des affres d’inquiétudes (mais si, je vous assure qu’il sait sauter à pieds joints, je l’ai vu pas plus tard que la semaine dernière!) ou dans des rages rentrées de vexation toute maternelle (comment ça, en retard sur l'acquisition du langage? Il parle français, c’est logique que son espagnol soit un peu plus faible, enfin!).


Ce bulletin que je tiens dans les mains n’est néanmoins plus mon premier et Milieu est mon deuxième enfant. Je peux donc parcourir la liste des items avec une curiosité amusée, m’arrêtant à peine sur le fait que ses habiletés de dessin n’ont pas été évaluées (heureusement parce qu’il leur aurait repeint la salle en essayant de dessiner un bonhomme), lisant avec attention les items en cours d’acquisition qui révèlent le mieux le caractère, les forces et les faiblesses d’un enfant de trois ans:

 

  • Maîtrise la propreté: EA.

- Moi, caca dans la couche! 

- Chéri, tu ne veux pas plutôt faire dans les toilettes?

- Non, moi, caca dans la couche!

- Tu sais, dans les toilettes, comme les enfants grands?

- Non, moi pas grand, moi petit, moi caca dans la couche!


  • Évite des situations dangereuses: EA.

- Milieu, qu’est-ce que tu amènes, là?

- Mi marteau et mi clou!

- Mais tu veux pas les laisser dans le jardin?

- Non, moi dodo avec mi marteau et mi clou.

- C’est pas un peu dangereux comme doudous?


  • Demande de l‘aide à un adulte quand il se sent mal ou triste: EA.

- Ça ne va pas, Milieu? Tu t’es disputé avec ton frère?

- Ouinininininiiiiiiiiiiiiiiinnnnnnnnnnnnnn!

- Tu veux un câlin pour te sentir mieux?

- Non, moi pas câlin, pas mieux! Toi partir!


  • Arrête de faire une action quand un adulte lui explique pourquoi: EA.

- Chéri, arrête de taper sur la table avec le marteau, elle va finir par casser.

(Bing. Crac.)

- Qu’est-ce que j’ai dit?


  • Respecte le tour de chacun: EA.

- On a dit chacun son tour, d’accord! C’est à ton frère d’utiliser la trottinette!

- Non, moi, moi, moi, c’est pas toi, c’est moi, c’est pas toi, c’est moi, c’est pas toi, toi partir, c’est moi!


  • Résout ses conflits de manière pacifique: EA.

- Milieu, attends quelques secondes, ton frère va te rendre ton camion, d’accord?

(Boum. Bam.)

- Mais, enfin, chéri! Jamais, tu ne dois frapper ton frère! Jamais! Il va te rendre ton camion, mais pas de violence.


  • Sait demander des choses avec politesse: EA.

- À table!

- Maman! Toi là. Moi, riz. Avec poulet. Toi couper poulet. Moi eau. Toi amener eau. Toi ranger.

- Il ne manque pas des mots magiques, là?

- Abracadabra? 


D’après ce bulletin, Milieu est un têtu autant qu’une teigne autant qu’une tête à baffes autant qu’une terreur. Une appréciation de quelques lignes à la suite des items indique que, lorsqu’il est en confiance, il est joueur, participatif et fait montre d’une grande tendresse.


Milieu, ce doux enfant terrible.   

Je le reconnais bien là.


Batailles en vrac⭣

Batailles rangées⭣

Heloise SimonMilieu, crèche
Scroller ou écrire
 

Batailles choisies #323

Le smartphone est-il un piège à écrivain.e.s? Ou comment répondre autrement à la question: peut-on écrire lorsqu’on a des enfants? 🌞


 

Le printemps est là! 

Et avec lui, l’heure d’été!

Et avec elle, les sorties de fin d’après-midi!

Et avec elles, la brise et le doux soleil annonçant le soir à venir! 


Je suis à un square tout à côté de chez nous, avec les enfants. Ils grimpent, glissent, se disputent, se réconcilient aussitôt, se pourchassent, se violentent, viennent voir leur maman et leur bébé de petit frère assis sur un carré de pelouse, repartent en courant et en riant.

Mes pensées divaguent, les idées vont et viennent, filent, s’emmêlent, se démêlent.

À côté de moi, dans l’herbe, brille mon téléphone. 

Si je regardais les titres de l’actu, ou si je scrollais sur Twitter?

Ou bien… avoir un peu de volonté, ce serait bien aussi, non?


Souvent, on m’a posé la question: mais comment tu fais pour écrire avec les enfants?

Souvent, je me pose cette même question, qui a deux versants, le temps (que je mets de côté pour l’heure) et l’inspiration: comment faire pour trouver des choses à dire, pour regarder les enfants qui font des choses inintéressantes et merveilleuses d’enfants, et me dire, voilà, je vais écrire ci ou ça?

Encore tes obsessions, Héloïse, allez, arrête la manivelle de ton cerveau, là…

Regarde Twitter, un peu.


Mon téléphone est posé sur l’herbe. Il brille. Il me susurre que je devrais passer plus de temps à lire la presse, au lieu d’être larguée en politique et en économie. Il me susurre que peut-être on m’a tweeté quelque chose, ou que je devrais tweeter quelque chose.

Les cris menaçants de mes aînés et Dernier qui est en train de goûter une feuille morte me tirent de ce mauvais pas.

Non, stop!

Stop, les grands!

Stop, bébé!

Stop, Héloïse! Réfrène-toi. 

Il ne se passe rien dans cette petite boîte noire ou alors il se passe trop de choses dans la vitrine des réseaux sociaux, belle autant qu’artificielle.

Je n’ai pas grandi avec un téléphone et je plains les générations qui se construisent avec. J’ai eu un smartphone très tard avec ses avantages, parler avec sa famille à l’autre bout du monde, et ses inconvénients: un smartphone est un puissant anesthésiant. Il écrase les pensées, les sentiments, il divertit au lieu de faire passer le temps.

Il m’empêche de penser à un peu tout et un peu rien, de laisser les idées et les mots s’agiter dans ma tête, comme les flocons blancs d’une boule à neige, et se poser - voilà, c’est ça qu’il manque à cette phrase oh c’est rigolo ah pas mal cette idée!

Il se passe quoi dans le vrai monde, loin de la boîte noire, dans celui de la routine, des enfants, au square? Grand veut monter en premier sur le toboggan et montre à son frère un camion, là-bas, regarde, pour le distraire - sale gosse. Milieu se met à essayer de dévisser un banc - s’il ne devient pas inventeur, lui, j’en perdrai mon latin. Grand s’écrie qu’il y a un camion-toupie, un vrai cette fois - bon, il est aussi capable de faire plaisir à son frère, ce n’est pas un psychopathe. Dernier plonge ses petits poings dans les brins d’herbe et découvre une sensation merveilleuse.

Il ne se passe pas grand chose, juste assez. Il ne se serait rien passé si j’avais scrollé comme une malheureuse.    

Une forme d’oisiveté, de lenteur, de retraite du monde, m’est nécessaire pour écrire. Regarder plutôt que participer, penser plutôt que dire, endurer plutôt que réussir.

Vade retro, smartphone!

Reste là-bas!


Écrivaines génitrices, écrivains géniteurs, vous voulez écrire?

Posez votre téléphone et allez avec vos enfants vous allonger dans l’herbe.


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