Batailles choisies
Blog d’une mère écrivaine
* l’intime est politique *
Batailles choisies est ma réponse féministe et littéraire à une question doublée d’un scandale: où sont nos vies de mères? Qui parle de leur complexité, de leur richesse, de leur absurdité, du sens profond qu’elles ont?
Il y a le monde (celui qu’on veut, celui qu’on subit), dans une chaussette qui ne s’enfile pas, dans les piles de linge des Danaïdes, dans l’épuisement parental alors qu’il n’est que 9 heures du matin, dans deux grands yeux d’enfant.
➡️ toutes les batailles ici ⬅️
Fatigué·e
Batailles choisies #692
De l’impossibilité de décider si on doit aimer et soutenir son mari ou le pousser dans les orties. 🥱
Dimanche, dernier de quatre jours d’un long week-end.
Premiers mots de Mari, au réveil: je suis fatigué.
Deuxièmes mots: j’ai mal à la tête.
Soupir.
Ce n’est pas le code Enigma.
Ce n’est pas bien difficile à comprendre.
Ça veut dire: lève-toi et occupe-toi des enfants.
Ça veut dire aussi: ne compte pas sur moi.
Ça veut dire encore: je vais être de mauvaise humeur aujourd’hui.
Ça veut dire: tiens, je me déleste sur toi de ma charge parentale, émotionnelle et domestique. C’est cadeau.
J’ai vécu ce genre de réveil d’un matin de week-end si souvent depuis presque neuf ans, depuis que nous sommes parents que je m’y suis résignée. J’ai appris que ça ne sert à rien de se plaindre, de demander un relai, de dire que ce n’est pas normal que je sois toujours la première debout, que je sois toujours celle qui se prend la parentalité en pleine face dès le saut du lit.
Oui, parce que le réveil est un moment où être parent n’est pas un feu d’artifice. Je me lève après une mauvaise nuit, une nuit hachée, parfois entrecoupée de pleurs. Je sais qu’il n’y a aucune chance que je me rendorme. Je désespère parfois de voir le jour à l’extérieur, si sombre, signe d’une heure trop matinale, signe que l’espoir d’une grasse matinée est renvoyé aux calendes grecques. Je commence ma journée par les premières disputes (Non, Dernier, ne me touche pas les seins), par les premières résolutions de conflits entre frères (D’accord, je lis un livre, mettez-vous d’accord sur le livre, bon d’accord, un chacun, eh, laisse de la place à ton frère, mais sans vous pousser, enfin), ce travail émotionnel qui suce une énergie terrible. Je commence par penser aux autres - ne faites pas de bruit, ton père dort encore, chut, venez, on va descendre dans la cuisine, chut.
Alors, sachant que ces matins sont mon quotidien, que, pendant que j’ouvre les yeux sur un large faisceau fait résignations minuscules qui mettent à mal ma patience, Mari dort, peut-on accepter un autre matin de “tiens, occupe-toi des enfants, j’ai mal à la tête”?
J’essaie, j’essaie d’être juste, de comprendre: Mari a une semaine de 45 heures de travail. Il a 15 jours calendaires de vacances annuelles. Il est en télétravail. Il est migraineux. Il s’occupe beaucoup de la maison, du jardin, des comptes, des assurances, de toutes les tâches qui fourmillent quand on a une famille de cinq. Il a passé les deux dernières années à rester avec les enfants malades, à les amener chez sa mère quand la crèche ou l’école les refusait, à s’adapter à l’emploi du temps des uns et des autres Il est fatigué, oui.
Mais quoi? Entrez dans la danse, dans la bataille? Reprocher que c’est toujours moi qui, que c’est encore moi que, que j’aimerais qu’il comprenne enfin que, et qu’il y ait un vrai changement. Je suis las de me battre sur ce point. C’est peine perdue. Il est plus éreintant de livrer bataille que d’accepter son sort.
Il y a eu un équilibrage relatif de nos charges parentales et domestiques depuis quelques années, et les bons jours, les bons soirs, quand vient le temps du bilan du jour, je trouve que non, je n’ai rien à lui reprocher. Il n’y a plus que le sommeil, en termes de temps et de qualité, qui sont mon sacrifice à moi seule, et qui reste un point de tension, de rancoeur qui, je pense, ne sera jamais résolu et restera là, comme un reproche éternel, plus ou moins fort, plus ou moins latent, plus ou moins explosif.
Je suis debout, là, au milieu du champ de bataille, avec mon drapeau blanc baissé, à attendre la suite du combat, à ne pas savoir s’il faut l’agiter ou bien reprendre les armes. Ou si de simples pourparlers de paix suffiraient.
Juste, Mari: Tu sais, moi aussi je suis fatiguée.
Batailles en vrac⭣
Batailles rangées⭣
S’épaissir
Batailles choisies #690
Une dispute, une incompréhension, une pincée de mauvaise journée, un zeste de découragement et tadaa, l’inquiétude parentale a trouvé son liant. 🥣
L’inquiétude prend corps
Et
S’épaissit
Grand
Grand, encore lui
Les soucis légers balayés
Dilués
Non, on ne va pas en faire tout un fromage
Qu’il n’ait ni envie de sortir
Ni envie de lire
Ni envie de s’épanouir
Ça va passer
Sauf que
Malgré mon optimisme
Après la pluie
Pas de soleil
La soirée est pénible
Grand
Grand, encore lui
Est difficile
Il grossit, de nouveau
Il demande à manger sans arrêt
Il ne sort plus autant avec ses amis
Il reprend ses distances, ses timidités
Préférant rester à la maison tout seul
N’ayant plus envie
Ayant délaissé
Les jeux dehors
L’escalade
Les courses en trottinette avec les camarades
Il est loin du meilleur qu’il peut être
Il est tout à côté de
La pire version de lui-même
Grand, comme mon inquiétude,
S’épaissit
Ses faiblesses
Ses fragilités
Ne peuvent plus être diluées
Elles reprennent corps
Alors qu’il y a peu encore
Il était rayonnant
Volatile
Joyeux
Coquin
Mari, tu penses qu’on doit faire comment
Qu’on doit le mettre au régime
L’emmener voir un nutritionniste
Si on commence à surveiller son assiette son poids
Alors on va empirer son problème
Son image de lui-même
Si on critique son apparence
Évidemment il ne peut que se sentir mal
Ne rien lui dire garder silence
Impossible
On est ses parents
Et ses amis
Que se passe-t-il qu’il les délaisse ainsi
Et s’il devenait mollasson
Paresseux
Gauche
Malheureux
Les problèmes
Les angoisses
Les peurs
Les errements
S’épaississent
C’est une soirée qui aurait pu être belle
Et qui est, à la place, patine
Sans doute aussi parce qu’a grandi mon envie
Après un week-end avec Beau-Frère, Belle-Sœur
Et leurs enfants bien plus réussis que les miens
S’est épaissie ma jalousie
Et que bien sûr, non, ce n’est sûrement rien
Mais tout de même
Grand
Grand, encore lui
Il a la peau bien fine
Il lui manque le cuir de la vie
Parce que ses amis, ben
Il faut aussi qu’il apprenne à se moquer
Des mauvaises paroles
Qu’il sache s’endurcir
Contre les petites piques
Et qu’il sache se prendre en main
Je ne sais pas s’il faut fabriquer un plan d’action
Ou simplement
Essayer essayer essayer encore
Dormir
Boire un coup
Manger un bout
Voir demain
Si la nuit a allégé nos inquiétudes
Il va bien falloir que Grand s’épaississe
Pitié, que mes inquiétudes s’amenuisent.