#5 : dans 337 jours, j’arrête le smartphone
L’IDIOTE ET LE CUL-NUL
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Vous connaissez quelqu’un à qui le régime Cactus ferait du bien? Transférez-lui cette newsletter.
Il était une fois un Empereur qui aimait plus que tout avoir de nouveaux vêtements, faits dans les plus belles étoffes par les plus habiles des tisserands. Cet Empereur passait ses journées à se changer, cherchant à chaque occasion quelque chose de nouveau à se mettre sur le dos pour défiler au milieu de ses sujets ébahis. Les habits neufs de l’Empereur, conte d'Andersen de 1837, commence ainsi.
Entre alors en scène un duo de marchands, personnages malhonnêtes qui ont bien compris ce que la vanité d’un homme peut faire à sa faculté critique. Ils assurent à l’Empereur être capables de tisser un habit dans une étoffe non seulement magnifique, mais aussi proprement magique: le tissu reste en effet invisible aux yeux des sots et des incompétents. Si vous êtes une personne compétente, alors le tissu vous apparaitra dans sa splendeur; si vous êtes un incompétent néanmoins, il vous sera tout bonnement impossible de le zieuter.
Ministres et hommes de confiance de l’Empereur vont tous voir ce que les marchands sont en train de tisser sur leur métier, c’est-à-dire, j’imagine que vous avez déjà compris,
absolument rien. Il n’y a pas de tissu. Pas d’étoffe magnifique.
Non, il n’y a rien du tout. Mais puisque tous autour de l’Empereur croient qu’ils révéleront leur incompétence s’ils disent qu’ils ne voient rien, ils s’extasient sur la beauté du tissu qui n’existe pas.
Photo de Ugur Akdemir sur Unsplash
Les habits neufs de l’Empereur, c’est l'histoire des smartphones: on sait tous que les smartphones ne nous apportent rien de bon mais on n’ose pas le crier haut et fort. On est tenus les uns aux autres par un secret de polichinelle, par notre peur commune d'être raillé, ou de ne plus être convié à la cour. Alors on ne dit rien. Seul notre for intérieur murmure parfois que d’abord je ne crois pas qu’il y ait de tissu, et que bon, le téléphone, là, qui devait être peuplé d’amis et de gens formidables, eh bien, il est aussi vide que le métier des tisserands. Et même pire que vide: il dénude au lieu d’habiller.
Parce que, vous rappelez-vous l’Empereur qui aime défiler devant ses sujets pour se pavaner dans ses nouveaux habits? Et bien, que croyez-vous qu’il lui arrivât?
Il mit ses plus beaux habits inexistants tissés dans la plus invisible des étoffes à l’occasion d’une procession face au pays entier et… défila donc
cul-nul, fesses à l’air, à woilp, en costume d’Adam quoi, couronne posée sur la tête et joyaux à découvert.
Parmi les badauds présents qui venaient voir la procession mais n’espéraient pas tant en voir, personne n'ose rien dire. Ce conte de 1837 autant que la psychologie comportementale moderne (c’est la célèbre étude de Solomon Asch sur le conformisme) nous apprennent qu’émettre et tenir une opinion contraire au groupe est dur, très dur. Tellement qu’on se range facilement à l’opinion unanime même si celle-ci est évidemment fausse - dire que l’Empereur porte des vêtements si tout le monde l’a dit avant nous, par exemple. La bonne nouvelle, c’est qu’il suffit d’une personne, d’un seul.e allié.e, pour casser ce conformisme social et rompre le sortilège.
Et ça tombe bien, dans la foule qui regarde Sa Majesté du Cul Nul, il y a un enfant qui dit simplement:
Eh, mais l'Empereur est tout nu!
Et d'un coup, tout le monde se dit, ah, non, ce n'était pas que moi, non, il est vraiment à poil, l'Empereur.
Il est temps, je crois, de se réveiller et de dire mais en fait, le smartphone, là, qu’on a tous, ça nous fait du mal, non?
Pour cela, je veux bien m’offrir, modestement, comme l’enfant innocent. Je veux bien me proposer pour être l’idiote au sens étymologique, l'idiote du village, et dire que ces appareils sont mauvais pour nous, l'individu, l'espèce, l'humanité, l'avenir! Et peut-être cette parole se répandra-t-elle comme une trainée de poudre et que tous, idiots que nous sommes, nous murmurerons avant de trouver le courage de le crier haut et fort:
eh! l’Empereur, on voit ton cul!
Soyons idiots et idiotes, changeons le monde une vérité naïve à la fois, écrivons des articles d’idiots, organisons des conférences d’idiots, mettons sur pied des défilés d’idiots, criant: Eh! Le téléphone nous fait du mal!
Et si une marche des idiots s’organise, prévenez-moi, je serai en première ligne.