Trois p’tits cochons et deux p’tits garçons
 

Batailles choisies #234

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Challenge: arriver au bout des “Trois Petits Cochons” avec deux enfants ayant l’usage infortuné de la parole. Une histoire et bonne nuit? 🐷🐷🐷


 

Maman - C’est l’histoire de trois petits cochons qui voulaient se protéger du grand méchant loup.

(J’interromps cette scène pour donner deux précisions: Grand, 5 ans, s’intéresse beaucoup aux chiffres. Milieu, bientôt 3 ans, au bricolage, aux outils et aux machines. Reprenons.) 


Maman - C’est l’histoire de trois petits cochons qui voulaient se protéger du grand méchant loup.

Grand - Et pourquoi?

Maman - Parce que les trois petits cochons avaient peur du grand méchant loup.

Milieu - Peur, maman? Peur?

Maman - Oui, peur, très peur. 

Grand - Ils avaient peur d’être mangés? Être mangés, ça fait peur?

Maman - Ah oui! On se retrouve au fond d’un ventre où il fait tout noir, ouuhhh! Donc chacun des trois petits cochons construit une maison pour se protéger du grand méchant loup. Le premier petit cochon construit sa maison en paille.

Milieu - Avec marteau?

Maman - J’avoue que je ne sais pas si une maison en paille, ça se construit avec un marteau.

Milieu - Avec clous?

Maman - Ben, je ne sais pas, je ne pense pas que ça marche, non.

Milieu - Avec machine?

Maman - Avec une machine, oui, oui, sinon on ne va jamais avancer. Donc le premier petit cochon construit sa maison en paille avec une machine. Le deuxième petit cochon construit sa maison en bois.

Milieu - Avec marteau?

Maman - Ah ça oui! Avec un marteau!

Milieu - Et clous?

Maman - Et des clous, exactement!

Grand - Et ils avaient peur?

Maman - Des clous?

Grand - Mais non, du loup!

Maman - Ah oui, du loup, ils avaient peur d’être mangés.

Grand - Et quand on a été mangé par le loup, on va où?

Maman - A l’hôpital, parce qu’on a un gros bobo…

Milieu - Avec marteau?

Maman - Non, à cause du loup.

Milieu - Avec clous?

Maman - Non, c’est le loup qui fait bobo, pas les clous! Enfin, si, les clous aussi, d’ailleurs il faut faire attention aux clous, mais pas là.

Milieu - Pas clous?

Maman - Si, si, avec clous, avec beaucoup de clous! Donc le deuxième petit cochon construit sa maison en bois avec un marteau et beaucoup de clous.

Grand - Et avec combien de clous, Maman? Dix? Plus que dix? Trente? Quarante? Cinquante? Ou même quatre-vingt-dix-sept?

Maman - Exactement, avec quatre-vingt-dix-sept clous.

Milieu - Et marteau?

Maman - Et un seul marteau, tout à fait. Bon, et le troisième petit cochon construit sa maison en briques.

Milieu - Avec marteau?

Maman - Non, avec… une machine, voilà, une machine à construire des maisons en briques.

Milieu - Machine de briques?

Maman - Oui, une machine à fabriquer beaucoup de briques.

Grand - Combien de briques? Dix? Trente? Quarante? Cinquante? Quatre-vingt-dix-sept?

Maman - Quatre-vingt-dix-sept briques oui, comme ça le troisième petit cochon se sent en sécurité. 

Grand - En sécurité? Ça veut dire quoi?

Maman - Qu’on se sent bien, qu’on n’a pas peur du loup.

Milieu - Du clou?

Maman - Du loup. Je reprends. Arrive le grand méchant loup…

Milieu - Le grand méchant clou?

Maman - Non, le grand méchant loup, loup! Avec de grandes dents et de l’écume aux lèvres et de grandes griffes!

Grand - Oh, Maman, j’ai peur!

Maman - Là, là, ne t’inquiète pas… Donc le loup arrive devant la maison de paille et se met à souffler et souffler et souffler, et hop, la maison en paille est détruite!

Milieu - Avec marteau?

Maman - Non, avec le souffle du loup. Bref. Le loup arrive ensuite devant la maison de bois et se met à souffler et souffler et souffler, et hop, la maison de bois est détruite!

Milieu - Avec marteau?

Maman - Non, mais par contre, comme la maison est détruite, il doit y avoir plein de clous par terre.

Milieu - Clous?

Maman - Oui, beaucoup.

Grand - Quatre-vingt-dix-sept?

Milieu - Et marteau un, Maman, un?  

Maman - Oui, quatre-vingt-dix-sept clous et un marteau. Bon, j’en étais où, oui: à la maison de bois détruite avec le marteau, euh non, sans le marteau mais avec quatre-vingt-dix-sept clous. Le loup arrive ensuite devant la maison en briques…

Milieu - Machine de briques?

Maman - Oui, une maison construite avec une machine à briques, tout à fait. Loup se met à souffler et souffler…

Milieu - Sur machine?

Maman - Non, sur la maison construite avec la machine. Là il n’y a plus de machine, elle a disparu de l’histoire… elle est cassée, voilà.

Milieu - Réparer machine? 

Maman - Oui, réparer.

Milieu - Avec marteau?

Maman - Oui. Non. Je ne sais plus. 

Grand - Mais Milieu, arrête de poser des questions, on comprend rien à l’histoire!

Maman - Il a le droit de poser ses questions, comme toi. Bon, on reprend tranquillement, les enfants. Le loup souffle et souffle et souffle, mais la maison, grâce à ses belles briques impossibles à détruire…

Grand - C’est une maison de quatre-vingt-dix-sept briques?

Maman - Oui, une maison de quatre-vingt-dix-sept briques impossibles à casser…

Milieu - Avec marteau?

Maman - Le marteau, ça pourrait détruire les briques, tu me diras…

Grand - Qui dira?

Milieu - Avec marteau? Casser avec marteau?

Maman - Oui, en même temps pourquoi je m’embarque là-dedans. Donc la maison en brique tient debout, le grand méchant loup abandonne et les trois petits cochons n’ont plus peur!

Milieu - Loup, non?

Maman - Non, le loup s’en va.

Milieu - Loup réparer machine de briques?

Maman - Oui, voilà, le loup va réparer la machine de briques

Milieu - Avec clous?

Grand - quatre-vingt-dix-sept clous?

Maman - Voilà les garçons, vous avez tout compris: le grand méchant loup part réparer la machine à fabriquer quatre-vingt-dix-sept briques avec quatre-vingt-dix-sept clous et un marteau et les trois petits cochons n’ont plus peur ni du loup, ni des clous. Vivement que les écoles rouvrent, parce que là, je sais pas où vous allez finir dans la vie… Bon, on dort maintenant?

Grand - Maman, on peut lire Le petit chaperon rouge?

Maman - Ah non, par pitié, je suis détruite, là.

Milieu - Avec marteau?

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D’autres batailles ⭣

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Heloise Simonlivre
À gauche après l’abricotier
 

Batailles choisies #233

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J’arrive au bout de la semaine, de la journée et du rouleau. J’en pleure. C’est idiot, j’ai 36 ans, c’est idiot, les larmes ne m’aideront pas, c’est idiot, j’ai trois enfants. 🍂


 

Usée. Vidée. Asséchée. Rincée. 

Mes journées de reconfinement se résument à passer d’un enfant à l’autre, à parer aux besoin de l’un, à répondre aux désirs de l’autre, à assurer le bien-être du troisième. Aujourd’hui, impossible de trouver du temps pour écrire le moindre mot sur la moindre page.


L’abricotier a encore perdu quelques feuilles depuis ce matin.


Ce que je vis le plus mal dans ce reconfinement, c’est l’impression d’être constamment accaparée par un gamin, d’être soufflée comme une girouette en directions contraires, d’être bouffée vive par leurs demandes incessantes et incompatibles et de m’épuiser à chercher dans ce tiraillement du temps pour me recentrer et exister en un seul morceau.  

Six ou sept fois par jour s’empare de moi un sentiment de découragement intense, quand je crois voir s’ouvrir une fenêtre d’une demi heure où je vais pouvoir respirer et que cette fenêtre me claque au nez aussi sec.

Ouf, Dernier s’est endormi pour sa sieste, je vais m’éclipser un peu pour écrire, ah mince, j’arrive Milieu, oui, on va aller faire de la balançoire, attends, Grand, prépare la dînette, j’arrive dès que possible, oui on va aller au garage, Milieu, on va jouer dans la voiture à partir en voyage, vroum, vroum, ah, Dernier s’est réveillé, Grand, j’ai quelques minutes, je vais travailler un peu, non, on fait une partie de cartes pendant que je change ton frère, Milieu, quoi, encore le jeu de la voiture, ok, je prends Dernier avec nous alors, je ne peux pas le laisser tout seul, Grand, tu veux venir aussi?


À côté du garage où je vais cinq à dix fois par jour faire le jeu de la voiture avec mon fils du milieu, il y a un abricotier, un arbre plutôt court sur pattes, dont les branches se vident avec l’automne qui avance. Il lui reste quelques feuilles vertes, mais la plupart des feuilles, orangées, s’accrochent fébrilement, ou ont déjà été soufflées et jonchent le sol. Depuis la voiture que Milieu s’amuse à faire semblant de conduire, je regarde l’arbre se préparer pour l’hiver. 

Vroum, vroum.

Une feuille de moins.

Une page en moins.

Les saisons passent si vite: l’automne s’est installé! Et le temps de mes journées s’effeuille.

La matinée est déjà finie.


C’est bon, Milieu, on peut faire un autre jeu (que ce jeu complètement pèle-nerf d’attendre sur le siège passager)? De la balançoire? D’accord. Je te pousse dix fois et je vais travailler un peu.

  

Ouf, quelques minutes à moi. Les aînés jouent tranquillement dans le jardin.

Ouf.

Sauf qu’à peine posée sur un fauteuil, Dernier se réveille en pleurant! 

Je n’aurai donc pas même cinq minutes tranquilles...

Quoi Milieu, la voiture, encore? 

Une page en moins.

Une feuille de moins. 

L’après-midi est passée.

Vroum vroum.

Une feuille de moins

L’abricotier déshabillé révèle un nid vidé de ses occupants.

Une feuille de moins.

Une page de moins.

Une journée de moins.


C’est idiot, de pleurer comme ça. 

Comme une gosse avec un gros chagrin.

C’est idiot.

Mais cet effeuillage, ces journées qui s’envolent heures après heures sans que je ne puisse rien faire qui m’épanouisse, moi et moi seule, me mets à terre.

À être tout le temps disponible, je ne suis plus disponible pour personne, cherchant à être toujours ailleurs, à faire toujours autre chose, à prendre à gauche après l’abricotier pour voyage imaginaire. Les frontières sont fermées, les larmes en revanche sont ouvertes.

Vroum.

Une feuille en moins.

Une page en moins.

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