Sac à mots
 

Batailles choisies #276

Des mots qui commencent par “B” et que comprend un enfant de cinq ans, vous en connaissez beaucoup? 🧐


 

Un jeu s’improvise à la table du déjeuner. Grand propose une lettre et il faut trouver des mots qui commencent par ladite lettre - une sorte de baccalauréat à la volée

C’est parfait parce que c’est justement ce qu’il travaille à l’école et que c’est exactement le genre de jeux que sa famille de bons élèves, ici Maman, Papa et Tata qui est en visite, trouve super cool - enfin, non, pas cool, l’inverse, mais vous voyez l’idée.

-B!

-Baleine!

-Banane!

-Bateau!

-D’autres?

-Euh… non.

-On passe à une autre lettre alors! T!

-T-Rex!

-…

-Vous ne trouvez pas?

-…

-Mais, Papa, Maman, Tata, c’est facile! Un mot qui commence par T! Il faut que je demande à la maîtresse de vous expliquer? Il y avait “Tata”, c’est pas très difficile, quand même!


C’est très curieux, le cerveau: aucun mot accessible ne nous vient à l’esprit. Tous les mots auxquels on pense sont abstraits, complexes et risquent de lancer une conversation à “pourquoi” emboîtés les uns dans les autres comme des poupées russes de très mauvais goût. 

Tout ce que comprend Grand de nos silences, c’est qu’on ne connaît pas beaucoup de mots, ou qu’on ne saisit pas le concept de la première lettre d’un mot, qu’il s'évertue pourtant à nous expliquer avec beaucoup de pédagogie du haut de sa grande expérience linguistique.

Entre la poire et le fromage, vidons donc le sac à mots: T! Trituration, Télescopage, Turandot; O! Ornithorynque, Obvie, Oscariser; N! Nébuleuse, Numismatique, Némésis; M! Mécréant, Marchandise, Malveillant, Multiplication; P! Pédoncule, Proposition, Philosophie. 

À trois adultes, nous cumulons presque vingt ans d’études supérieures, ce qui n’empêche pas Grand, cinq ans, de gagner chaque manche.


-J! 

(Joute, Jolly Jumper, Jaguar.)

-On ne trouve rien. Et toi, chéri?

-Jeu!


Ah oui, c’est vrai.

Vivement le scrabble.


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Heloise Simonjeux, langage
À Sancho
 

Batailles choisies #275

À quoi sert mon mari? Don Quichotte m’aide à répondre à cette épineuse question. 🛡


 

J’ai dédié mes deux premiers livres à mon mari: la dédicace dit “à Sancho”, un surnom d’après un personnage du Don Quichotte de Cervantès.

Depuis dix ans, mon mari et moi nous amusons que l’un de nous est Don Quichotte, le chevalier un peu zinzin du roman, et l’autre est Sancho, son fidèle serviteur, admiratif autant que las, souvent résigné et constamment inquiet pour l’homme à la triste figure. 


Ai-je besoin d’expliquer lequel est lequel dans notre couple? 

Don Quichotte, c’est celui qui vit des aventures, même ridicules, souvent illusoires, celui qui s’engouffre avec toute son âme dans des idées fixes sans fondement mais avec une certaine poésie, celui qui n’a pas peur d’affronter des ennemis imaginaires avec des moyens dérisoires.

Sancho, c’est celui qui, derrière le chevalier, porte les sacs sur son baudet.

Lui et moi nous reconnaissons bien dans cette dynamique, les deux personnages n’existant pas l’un sans l’autre. J’ai des dizaines d’idées et autant de projets, qui parfois prennent l’eau, parfois font de mauvaises rencontres, parfois fonctionnent alors que personne ne misait une peseta dessus. Lui m’accompagne, lentement mais sûrement avec son mulet, y portant tout ce qui nous permet de former famille, papiers de banque, charge administrative, optimisme tranquille. Je trouve les deux personnages également sans gloire mais pleins de personnalité. 

Le compagnonnage entre ces deux personnages riches et attachants est d’ailleurs ce que je trouve le plus touchant. Il faudrait que je le relise, mais j’ai des souvenirs des conversations entre les personnages, joyeuses et désenchantées, légères et ironiques, qui nous collent bien à la peau:

-Oh, regarde, chéri, des moulins! J’y vais, ne me retiens pas!

-Chérie, prends au moins une assurance accident corporel!

-Mon amour, nous allons prendre les enfants et partir au bout du monde vivre dans une roulotte!

-On revend la voiture, alors?  


Je ne sais pas si je dédierai mes prochains livres à Sancho. Je ne sais pas si je dépasserai cette impression que la dédicace manque de naturel. Je la trouve un peu artificielle, comme la marque d’une écrivaine plus jeune, manquant de confiance. Mais je pense à Nabokov qui a dédié tous ses livres à sa femme Vera et j’aime cette route parcourue à deux, l’un cliquetant dans son armure rouillée, l’autre cahotant cahin-caha à hue-dada.

Ce dont je suis sûre, en revanche, c’est que Sancho est aussi important que Don Quichotte et qu’il est partout, à mes côtés, dans mes livres et dans tout ce que j’écris. 


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Heloise Simonmari, écrivaine