Leçon bien apprise
 

Batailles choisies #282

Seule avec les trois enfants dans un parc bondé: très mauvaise idée, très très mauvaise idée ou très très très mauvaise idée? 🐟


 

J’ai un super plan: on va aller à la Lagune en fin d’après-midi. 

Je récupère Milieu à la crèche, c’est sur la route, et hop! direction le lac artificiel à dix minutes de la maison où on va souvent donner du pain aux poissons. Je prends le porte-bébé pour Dernier, comme ça j’ai les mains libres pour les aînés. Ça fait passer une bonne heure sans trop d’efforts. En plus, il devrait n’y avoir personne. Quand on rentrera, mon mari aura fini de travailler et on pourra passer une soirée tranquille.


Quel super plan!


Les aînés se chamaillent dans la voiture à l’aller.

Mince! J’ai oublié le porte-bébé, me rends-je compte une fois garée au parking de la Lagune.

Les enfants, attendez, il faut mettre les masques, on ne court pas! 

Milieu veut aller à droite. Grand veut aller à gauche. Dernier s’alourdit à chaque pas.

Il y a un monde fou.

Je m’évertue à laisser une distance d’un mètre avec les autres enfants glués contre la barrière à lancer eux aussi du pain aux carpes. Notre réserve de pain est d’ailleurs bien maigre; partagée pour les deux lanceurs, elle dure environ trois minutes. 

Milieu jette le sac plastique dans l’eau par accident - les enfants autour de nous nous fusillent de leurs regards de reproche.


La sortie est déjà bien galère comme ça, mais le pire est à venir.


À la Lagune, il y a depuis deux ans environ des jeux pour enfants, un immense parc de cordes pour escalader, un toboggan en spirale à dix mètres du sol, quelques maisonnettes en bois destinées aux enfants plus jeunes. C’est génial. C’est pris d’assaut. C’est impossible de savoir où est son gamin si on n’a pas sans arrêt l’œil dessus.

Milieu est aux maisonnettes, Grand escalade. Je ne peux en regarder qu’un des deux. Soit j’espère que Grand s’en sort au milieu d’un essaim d’autres grimpeurs, encore plus difficile à repérer habillé de couleurs sombres dans le jour tombé; soit je laisse Milieu caché derrière sa petite cabane et prie pour qu’il y reste si je m’éloigne. 

Je me décompose, littéralement, je sens mes traits se défaire la figure, j’ai l’estomac qui se noue. Mais quelle idiote je fais!

Je m’imagine des kidnappeurs qui me voient et se disent que ça va être facile, dis donc! Il suffit d’entraîner l’aîné ou d’attendre qu’elle essaie de le convaincre que c’est le dernier tour de toboggan pour rafler l’autre! 


Tant bien que mal, face à la promesse d’une pizza, je promets de commander une pizza, les enfants, promis, promis, je récupère Milieu hurlant trépignant et Grand déçu. 

Dans la voiture, la gorge nouée, d’angoisse, de colère contre mes enfants qui n’en font chacun qu’à leur tête, de colère contre moi-même, de m’être fait avoir comme une bleue, de m’avouer que c’est de ma faute de m’être trouvée dans cette situation, que les enfants y sont pour moins que leur mère, j’installe tout ce petit monde et dit calmement: 

-Les enfants, on n’ira plus jamais à la Lagune.

-Pourquoi, Maman?

-Plus jamais dans ces conditions. C’était dangereux. Je n’arrivais pas à vérifier si vous alliez bien. C’était trop difficile avec autant d’enfants. D’accord?

Les aînés me regardent et, détectant que je suis mortellement sérieuse, acquiescent eux-aussi sérieusement.

Souffler. Démarrer. Rentrer.


Proverbe parental:

Sortie mal réfléchie vaut leçon bien apprise.


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Heloise Simonsortie, leçon
La résilience des mères
 

Batailles choisies #281

Mères de tous les pays, arrêtez d’être résilientes! Petit article pour dynamiter un terme à la mode qui m’énerve particulièrement. 🧨


 

Vous avez déjà entendu un homme cis blanc dire qu’il est “résilient”? 

Non?

Ça ne m’étonne pas. 

En revanche, vous en avez souvent entendu dire qu’il “faut être résilient.e”?

Ça ne m’étonne pas non plus.


Je tombe sur un dépliant à l’intention des assistantes sociales intitulé “La résilience des mères adolescentes”.

Le terme de “résilience”, qu’on lit partout, m’agace depuis longtemps. Il ne me revient pas, je trouve qu’il sent le roussi. D’ailleurs, il suffit de le taper dans Google pour voir que son emploi est bien trop utilisé par l’empire du développement personnel (et donc par l’idéologie capitaliste, marchande et néolibérale) pour être honnête.

Suspecte, très suspecte, cette résilience. Employée parfois pour “patience” dans un sens adouci, je crois qu’il faut lui donner le synonyme qu’il mérite: la résignation.

Judith Butler dans cet article est particulièrement éclairante sur la résilience, blague cruelle de l’idéologie libérale, qui n’est que la résignation à vivre une vie invivable.

Une vie est invivable lorsque les conditions de base de ce qui rend sa vie vivable ne sont pas réunies: cela inclut un toit, l’accès aux soins, et l’éducation. Cela comprend aussi d’avoir des droits qui nous protègent contre la violence et l’exclusion. Nous nous posons parfois cette question existentielle: est-ce que ma vie est vivable? Mais c’est aussi une question d’ordre social, de celles qui se rapportent à notre vie commune.

Or on se rend bien compte que la société pousse beaucoup de femmes, d’autant plus lorsqu’elles deviennent mères, dans cet invivable: femmes puis mères, surtout racisées, sont les premières victimes des violences physiques, psychologiques, économiques et sociales - la pandémie l’a montré dans le monde entier. 

La philosophe américaine nous incite à poser une question simple et directe: est-ce que la vie des mères pauvres (des mères adolescentes, pour reprendre l’exemple de mon dépliant) est vivable?


Ce qui me dérange le plus dans ce concept de résilience, et qui en fait une plaisanterie cruelle, c’est qu’on encense les mères qui se résignent à une vie invivable, en leur enjoignant d’accepter l’inacceptable avec le sourire et, par un effet pervers, on dénigre celles qui ne l’acceptent pas. 

Toutes les mères (toutes les femmes, tous les opprimés en réalité) sont donc perdantes: celles qui sont résilientes doivent se taire sans réclamer le droit à une vie meilleure et celles qui ne le sont pas sont dénuées d’un trait qu’on vend comme une qualité morale.


Les mères que je connais ne sont pas résilientes. En revanche, elles sont furieuses, rebelles, révolutionnaires et c’est ce qui me donne de l’espoir.


Les oppresseurs sont bien contents d’enjoindre les autres à se résigner et l’idée de résilience est pratique pour cacher les systèmes oppresseurs. 

Comptez sur les mères pour les mettre en pleine lumière - ou y mettre le feu.


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