Le gâteau licorne
 

Batailles choisies #260

Faire de la pâtisserie avec son enfant, délice ou punition pleine de sucre? 🦄


 

Ma tante a offert, il y a environ deux ans, le livre de pâtisserie d’une youtubeuse célèbre à mes fils. Mes enfants adorent ce livre. Je le déteste.

En plus de quelques recettes classiques, dans ce livre à la couverture toute rose, illustré de photos niaises d’une famille heureuse mais tatouée pour ne pas donner l’impression de vivre dans les années 50, photos sur fond acidulé et ustensiles rutilants, se cachent des pièges à parents, des recettes de gâteaux de la complexité d’une pièce montée décorés de figurines de la mièvrerie d’un anniversaire Barbie, dont une en particulier, que mon aîné regarde avec une fascination toujours renouvelée depuis deux ans: un gâteau licorne. La tête ronde, la crinière arc-en-ciel, les yeux doux, comme il étincelle, cet animal féérique!


Jusqu’à aujourd’hui, cette recette compliquée, on a réussi à la botter en touche: il nous manque des ingrédients, c’est très rare, l’arôme de vanille, le temps de cuisson est trop long, je ne sais pas faire cette crinière multicolore, désolée, mon chéri. 

Grand, néanmoins, continue d’y croire. Il nous fait régulièrement lire la recette du gâteau licorne, qu’il écoute avec autant d’attention que les contes de Grimm les plus terrifiants. Il nous demande si on a trouvé le fameux ingrédient manquant au supermarché - toujours pas, d’autres enfants ont dû acheter toute la vanille, désolée, mon chéri. Lui et nous tenons chacun notre barque, notre espoir - faire ou ne pas faire, le gâteau licorne.


Alors comment expliquer qu’un dimanche matin je sois en train de googler “gâteau licorne fabrication”?


Mon mari et moi avons eu la grande idée de nous débarrasser du livre en l’amenant chez belle-maman. Oh, mais quelle naïveté! Quel retour de bâton à notre lâcheté éhontée!

Car Abuelita est une bonne cuisinière et s’y connaît en pâtisserie. Grand sait donc qu’elle peut le faire, ce gâteau. Il s’accroche d’autant plus au livre, dort avec, en parle à sa grand-mère à toute heure, dans le bain, au lever, au coucher, aux repas.

-D’accord, mon chéri, on va le faire aujourd’hui, finit-elle par lui promettre.


Voilà. Voilà comment on se retrouve un dimanche matin, après avoir longtemps repoussé le jour fatidique, moi à traduire du français vers l’espagnol la recette, mon mari à la relire avec le ton de l’enthousiasme sans borne, et les ingrédients aussi Papa, n’oublie pas les ingrédients, pendant que ma belle-mère regarde tuto youtube après tuto youtube dans une langue qu’elle ne comprend pas, alors on prépare d’abord une boule en pâte à sucre? on dessine la crinière avec des poches à douille?, comment fabriquer cet animal maléfique.


Chéri, viens, il est prêt, le cadeau empoisonné, pardon le gâteau vanillé!


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Les yeux revolver
 

Batailles choisies #259

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Grand et ses yeux pleins de joie, Milieu et ses yeux revolver. 🔫


 

On joue à chat avec mes garçons, une version chilienne apprise à l’école qui s’appelle “Le canard et l’oie”. Un des joueurs, passant au milieu d’enfants assis en tailleur (les canards) doit désigner une oie en lui touchant la tête. L’oie ainsi choisie doit rattraper le canard qui tente, lui, de s’asseoir après quelques tours de terrain à la place où se trouvait l’oie. Bref, on se court après.


Chez ma belle-mère existe l’emplacement idéal pour “le canard et l’oie”: un immense palmier dont le tronc est entouré de grosses pierres blanches décoratives, sur lesquelles les canards s’assoient parfaitement, et autour desquelles on peut faire les tours de terrain. 

Mon aîné adore ce jeu. Qu’il soit le poursuivi ou le poursuivant, il pique des courses en riant aux éclats, jambes et bras qui ont le dégingandé de sa maladresse, ses yeux marron clair allumés de joie.  

Milieu joue également parce qu’à deux, juste Maman et Grand, ce n’est que modérément amusant - en plus d’être complètement crevant. Milieu participe à sa hauteur d’enfant de bientôt trois ans, peinant à comprendre le concept de chacun son tour ou du sens de la course, l’essentiel étant qu’il ait intégré qu’il faut courir après quelqu’un, ou bien se faire courir après.


Dans ce jeu, la différence entre Grand et Milieu est ce qui m’apporte la plus grande joie. Car Milieu, lorsqu’il poursuit et surtout lorsqu’il est poursuivi, court très différemment de son grand frère. Il court de manière plus ramassée, bras et jambes en mouvements précis, sans dépense d’énergie inutile. Il ne sourit pas. Il ne rit pas. Il a un regard droit et franc. Il est très concentré - sur sa cible: il ressemble à un assassin, avec ses yeux noirs qui tirent des balles imaginaires, en hurlant en silence “je vais t’avoir, je vais t’avoir!”.

Et à mesure qu’il s’approche de sa cible, qu’il lève son bras très haut pour toucher sa victime, ses yeux se teintent de méchanceté, ses dents se serrent… Le poursuivi serre, quant à lui, les fesses face à tant de détermination. 

La main va s’abattre, aïe, aïe, aïe... Poum! Le coup est tombé.


Qu’il est mignon, ce petit tueur à gages.


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