La vache qui rit
 

Batailles choisies #304

Maîtresse Maman, dans la cuisine perchée, tenait en son bec un fromage. Son aîné Grand, par l’odeur alléché, lui tint à peu près ce langage. 🧀


 

-Et toi, Maman, tu aimes le fromage?

-Bien sûr, Grand! J’adore le fromage.

-Ah bon? Tu adores?

-Oui, déjà, comme tous les Français, ou presque, j’adore le fromage. Je pourrais en manger tous les jours!

-Tous les jours, Maman? Les lundis, les mardis, les jeudis, les samedis?

-Ah oui! Et même les mercredis, les vendredis et les dimanches, c’est pour dire!

-Combien de personnes n’aiment pas le fromage en France, combien, Maman, combien?

-Je ne sais pas, des milliers? Ton Tonton, par exemple, il n’aime pas. Mais moi, oui!

-Et c’est quel, ton fromage préféré? Le fromage de vache?

-J’aime tous les fromages: le fromage de vache, le fromage de chèvre, le fromage de brebis… C’est la nourriture qui me manque le plus au Chili. Parce que, et ton père sera d’accord aussi, n’est-ce pas Chéri, il n’y a qu’en France qu’on a des fromages aussi délicieux! Imagine, quand on ira en voyage, pour voir Papi et Mamie, on pourra en manger plein, en découvrir tellement, toutes les textures, tous les goûts, toutes les couleurs!

-Et les fromages de quelle couleur, tu aimes, Maman?

-Toutes les couleurs! Les blancs comme le Sainte-Maure-de-Touraine, mon préféré! Les jaunes, comme le Beaufort ou le Roblechon! Les bleus et un peu verts aussi, Roquefort ou Bleu d’Auvergne, même les noirs comme le Selles-sur-Cher cendré! Tu as vu, on apprend des noms rigolos en même temps qu’on cuisine... 

-Non, Maman, c’est pas vrai, tu n’aimes pas toutes les couleurs! 

-Mais si! Puisque je te dis que j’aime tous les fromages!

-Non, non, tu n’aimes pas le fromage rouge!

-(Long temps de réflexion)… Le rouge?

-Oui, le rouge, à chaque fois tu me dis que tu ne l’aimes pas!

-(Dans un grand éclat de rire) Tu as raison, Grand. Je n’aime pas le fromage rouge. Je n’aime pas le Babybel. Enfin, tu coupes un peu le fromage en quatre, je trouve. D’ailleurs, donne-moi une part de brie chilien, là.


D’autres batailles ⭣

 
Cette maman-là
 

Batailles choisies #303

Une chouette sortie, où je suis fière d’être mère de mes enfants, prend un virage moins fier. C’est par où la sortie? ↩️


 

En fin de journée, Maman, Grand en main gauche, Milieu en main droite et Dernier en porte-bébé, poussent la grille des jeux de la Lagune.

Depuis quelques semaines, c’est notre sortie de fin d’après-midi privilégiée. Des jeux qu’on escalade, qu’on redescend en toboggan, où on se dépense, où on rit, où on est dehors: il y en a pour tous nos goûts. 

- Vous pouvez monter, les garçons!

Je regarde les aînés partir en riant, sens Dernier gigoter contre moi, respire un grand coup: je suis contente d’être là.

J’aime bien être cette maman-là.

Je me suis rendue compte que c’est le regard, un peu amusé, un peu admiratif, que je sens (imagine?) sur moi, posé sur la femme avec ses trois garçons, qui me plaît. Malgré les difficultés de la maternité, quand j’ai cette identité de maman de trois petits, quand je me pointe avec mes gosses dans les bras, les jupes et les mains, je me sens en phase avec moi-même. 

J’aime bien être cette maman-là qui a gratifié le monde de trois diables de Tasmanie, et qui fait de son mieux pour qu’ils ne sèment pas la terreur dans leur sillage.

Cette maman, je lui dis “bravo”, “tu fais ce que tu as à faire”, n’est-ce pas les garçons?


Milieu, outré qu’une fillette essaie de monter avant lui à l’échelle, se met à piquer une crise en criant et en hurlant et à pousser la pauvre éberluée.

J’aime moins être cette maman-là, qui a des ogres égoïstes en lieu et place d’enfants mignons.


Grand, à qui je dis qu’on fait un dernier tour de toboggan, me crie depuis sa hauteur inatteignable: non jamais! Je vais en faire autant que je veux. De toute façon, tu ne peux pas venir me chercher, nananananère!

Je n’aime pas être cette maman-là, celle qui négocie (mal) le huitième dernier tour de toboggan, allez, c’est le dernier, celui-là, hein mon chéri?  


Milieu, qui hier et avant-hier, pour ma plus grande fierté, escaladait les cordes et descendait dans le toboggan géant sans peur, ce soir, eh bien, il ne veut pas, il a peur, il est coincé là-haut et pleure qu’il ne veut pas descendre.

J’aime très-peu-pour-moi être cette maman-là, cette maman que les gens regardent en se disant en même temps, il est trop petit son fils pour ces jeux, elle aurait pas dû le laisser monter, et moi de m’imaginer répondre à leurs reproches imaginaires, non mais si, si, je vous assure, hier il est monté sans problème, il n’avait pas peur, monté et descendu vingt fois, sans souci, croix de bois, croix de fer!


Milieu, à peine descendu avec difficulté, dit “pipi”, “pipi” et va se mettre aussi sec au milieu des buissons, baissant son pantalon sans discrétion. 

Je n’aime pas du tout être cette maman-là, j’espère qu’on ne nous voit pas trop, allez, fais vite, fais vite.


Milieu et Grand se liguent pour réclamer une glace, à grands coups de jérémiades et de supplications. Dernier s’agite, faim et sommeil mêlés le rendant plus sensible.

Allez, ça suffit, on rentre, là.


Maman, tirant Grand en main gauche, poussant Milieu en main droite et tentant de consoler Dernier en porte-bébé, déguerpit honteusement par la grille des jeux de la Lagune.

Je fourre des enfants qui chouinent et se chamaillent dans la voiture, sous le regard compatissant des passants.

Cette maman-là, la pauvre.


D’autres batailles ⭣

 
Heloise Simonsortie, honte