Première amitié qui s’effiloche
 

Batailles choisies #226

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Grand va bientôt avoir le cœur brisé. Un premier chagrin d’amitié est à venir, je le sens - et le chagrin de Maman qui va avec. 👥


 

C’était prévisible de sa part et c’est un apprentissage important pour mon fils:  la petite voisine n’est pas venue jouer depuis trois jours. 

Collé contre la clôture qui sépare les deux terrains, Grand insiste: 

Colombina!

Colombinaa!

Cooolooombiiinaaa!



Pas de réponse. Les chiens des voisins se sont désintéressés de cet intrus inoffensif et s’en retournent à leur sieste, leurs aboiements mous faisant écho dans les montagnes alentour. 

À cinq ans, Grand est fondamentalement égocentrique et ne comprend pas que les gens, son amie Colombina, Maman, Papa, la maîtresse, peuvent être réellement occupés par ailleurs. Il est donc persuadé que lorsqu'on ne s’occupe pas de lui, c’est par pure méchanceté, pour l’embêter. Il tente différentes techniques de persuasion, offrir son petit frère comme appât (tu pourras jouer avec lui, promis Colombina) ou l’inviter sans l’inviter, ce qui me fait sourire autant que ça me fait de la peine, technique adorable autant que pathétique. De sa petite voix gentille, il dit: 

-Si tu ne veux pas jouer ici, ce n’est pas grave, on peut jouer juste à travers la clôture. Colombinaaa? 

« Combien de temps cette amitié va-t-elle tenir? »




C’était prévisible de sa part et c’est un apprentissage important pour mon fils.  

Colombina a sept ans, deux de plus que Grand. Elle vient jouer tous les jours ou presque avec lui et, malgré leur écart d’âge, elle aime la compagnie et les jeux idiots de mon fils - vient Colombina, on joue à garer les p’tites voitures

Mais depuis trois jours, elle n’est pas venue.

Lors de ses dernières visites, j’ai eu l’impression de voir une distance se creuser. Je l’ai vue refuser les jeux que Grand lui a proposés. Elle a semblé s’ennuyer. Elle a essayé, sans succès, d’apprendre à Grand les jeux de balle (foot, basket, volley) qu’elle affectionne et auquel mon fils est d’une maladresse terrible.  

Cette amitié n’est-elle que de circonstances, née parce qu’il n’y avait rien de mieux comme ami: elle est venue se confiner à la campagne, chez ses grands-parents, comme Grand? Une fille de sept ans, qui plus est la cadette de sa fratrie, et un garçon de cinq… combien de temps peut-elle tenir, cette amitié?  




C’était prévisible. C’est un apprentissage important.

Les amis ne nous appartiennent pas: ils changent et il faut faire avec, parfois la vie nous éloigne. 

Mon cœur se serre quand Grand me confie, avec sa franchise d’enfant: 

-Je suis triste et je suis déçu parce que je voulais jouer avec Colombina, moi. 

-Grand, parfois, les amis ne peuvent pas venir jouer, tu sais. Elle doit avoir des devoirs pour l’école. Sûrement demain, mon chéri.

La tête basse, il dit d’accord puis retrouve son insouciance en jouant avec les chiennes de sa grand-mère. Lui a vite oublié mais moi, je rumine encore: et si elle ne venait plus jouer?  

« Le Covid a siphonné les joies de grandir »




C’était prévisible. C’est un apprentissage important. 

Mais mon cœur se serre. La petite voisine est depuis plus d’un an, depuis la fermeture des écoles, la seule vie sociale de mon aîné. Il n’aura eu quasiment qu’elle pour partager des jeux, pour rire, apprendre, se dépenser. Grand n’a revu ses camarades que deux semaines à la fin de l’année scolaire dernière, en Moyenne Section, puis un mois de Grande Section avant le nouveau confinement.

Il est tellement heureux de partager avec elle! Eh quoi, cette joie lui sera-t-elle retirée?

C’est aussi ça, le Covid, un virus qui siphonne les amitiés d’enfant et les joies de grandir?


Au fond du jardin, j’entends une petite voix:

-Grand? Tu viens jouer?

-Oh, Grand, Colombina est à la clôture, elle t’appelle!



Ouf, le cœur de Grand s’emplit de joie et il pique un sprint pour la retrouver.

Ouf, mon cœur respire.

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Une belle-mère bien intentionnée
 

Batailles choisies #225

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“La route de l’Enfer est pavée de bonnes intentions”, une allégorie: passer le confinement avec ma belle-mère. Send help. 😈


 

Oh non, pas elle, me dis-je, en me demandant si ça se fait de partir en sens inverse quand ma belle-mère s’approche de moi à grands pas. 


L’air inquiet et le pas vif, elle s’approche de moi en me tendant fermement un chapeau.

-Il est au soleil, au SOLEIL!


Dernier, que je balade dehors, est passé une seconde au soleil entre deux vastes zones d’ombre, d’où l’intervention de ma belle-mère, sortie expressément de la cuisine. Elle arrive jusqu’à nous et enfonce avec autorité un chapeau de paille trop grand sur la petite tête de mon fils et s’en va, d’un air mi-satisfait, mi-réprobateur.


Je n’en peux plus. Quelques jours seulement et je me demande quel crime j’ai commis dans une vie antérieure pour être punie ainsi, talonnée par une Érinye à chapeau tendu.

Elle me poursuit, d’un bout à l’autre du terrain, du bac à sable à la balançoire, du salon à la chambre, de la cuisine à la salle de bains.

Elle me poursuit de ses conseils (tu devrais éviter les yaourts), de ses questions (il a tété à quelle heure?), de ses demandes (rentre, il fait froid), de ses inquiétudes (il a peut-être des problèmes de digestion?), de ses angoisses (tu devrais appeler le pédiatre, il pleure beaucoup), me poursuit avec un chapeau (il est au soleil!), avec des chaussures (les tiennes pourraient te faire glisser), avec une part de cake (un goûter, tu nourris deux personnes), avec des chaussettes (il doit avoir les pieds froids), avec une couverture (le fond de l’air est frais), avec un verre d’eau (quand on allaite, il faut boire beaucoup).


Ça part d’une bonne intention. Mais c’est difficile à vivre d’être talonnée physiquement et mentalement, de se sentir piétinée, envahie dans son espace personnel, de voir imposées ses inquiétudes à elle alors que je suis une mère expérimentée et qu’il n’y a aucune raison que je ne finisse pas par trouver ce qu’il a, ce petit.


Que faire? 

J’entends ses pas s’approcher et la fuis comme un gosse une institutrice acariâtre, je me mets tout au fond du terrain pour éviter que les pleurs du petit ne lui parviennent et éviter ses yeux inquisiteurs ou ses inquiétudes collantes; ou bien je décide soudainement d’aller dehors si j’entends ses pas sortir de la cuisine; ou bien entrer justement changer la couche de Dernier quand je suis dehors.  

Bon, à 36 ans et avec 3 enfants, est-ce adulte, comme attitude? Est-ce digne? Est-ce ridicule?

Non. Non. Et oui.

Ça me fatigue certains jours, m’épuise d’autres, me hérisse souvent.

Je devrais avoir une conversation ferme mais polie, une conversation d’adulte et expliquer que j’ai besoin que mon espace soit respecté, que mes compétences de mère soient reconnues.

Mais... encore des tensions? Des confrontations? J’ai déjà donné et ça ne donne pas grand chose. Belle-Maman est une femme autoritaire, qui a peu de chances de s’amadouer la soixantaine passée et qui ne connaît qu’une seule bonne manière de faire: la sienne.

En général, je choisis donc la route de la lâcheté et évite les problèmes en allant avec mon marmot qui pleure à côté du tas de bois, en imaginant et ruminant des disputes avec elle que j’emporte haut la main, des conversations difficiles qui finissent bien, des choses positives qui existent dans ma tête et n’en sortent pas.


Sauf que les avantages à être ici sont indéniables: elle fait l’école à la maison de Grand, s’occupe de Milieu pour que j’allaite tranquillement, fait l’intendance de la maison, lessives et repas; dehors les enfants s’occupent le plus souvent en autonomie, ils se disputent moins, ayant chacun espace et jeux propres; je peux moi-même profiter des beaux jours de l’automne, dormir dans le hamac, me créer une petite bulle, qui ne se perce que lors de désaccords d’ensoleillement ou de température pour être dehors avec un bébé. 


Est-ce un meilleur calcul de rentrer m’enfermer chez moi, seule pour gérer les enfants?

Clairement, non.


Alors, avec plaisir!

Venez ici, belle-maman, que je mange mon chapeau!

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