Garder la banane
 

Batailles choisies #262

Avoir des enfants, c’est vivre dans le moment présent en s’y jetant avec toute son âme, même dans les pensées les plus insignifiantes. Et en ce moment présent, j’ai absolument besoin que mon fils mange une banane. 🍌


 

- Et une banane?

Milieu a ce visage que je connais bien. Les yeux petits, le regard lointain, les cernes marquées : il a ce visage à être pénible.

- Et une banane? Tu voudrais une banane?

Pour éviter une crise, il faut à tout prix qu’il mange. Après, on pourra sortir jouer dans le jardin et on tiendra jusqu’au dîner. Allez, Héloïse, il le faut, il faut qu’il mange une banane - coûte que coûte.

Ah! Mais faire manger un enfant fatigué est un exercice plus périlleux que le domptage de fauves!

- Milieu, tu veux une banane? Une ba-nane? Une ba-na-ne? 

- …

- Tu es sûr? Parce que c’est délicieux, les bananes!

- ...

- Tu aimes bien les bananes!

- ...

- Une banane et ça repart!

Oh, si on me voyait essayer de refourguer ma banane comme une mandoline sur un marché! Être mère est une expérience fascinante: me voilà embarquée, complètement obnubilée, dévorée par une unique préoccupation qui m'accapare, mon cerveau vidé de toute autre capacité, de toute autre pensée, colonisé par une immense, jaunasse, salvatrice, pas assez mûre, idée fixe en forme de banane. 

- Regarde, moi, je vais manger une banane! Regarde, miam! Crounch, crounch! Oh, miam! C’est bon!

- …

- Tu sais, si tu ne manges pas la ba-naaaa-ne, je vais toutes les manger!

- Ça va, chérie? demande mon mari qui passe par là.

- Oui, ça va super bien, parce que je viens de manger une ba-na-ne, et les baaa-naaa-nes, c’est délicieux, ça donne plein d’énergie.

- …

- Regarde comme je souris! Je souris parce que je suis contente d’avoir mangé une banane!

- ...

Sainte Filliozat, aide-moi avec les techniques dont regorgent tes livres:

- Milieu, tu préfères cette banane, ou cette banane?

- …

- Milieu, qui va manger une banane en premier? C’est Maman ou c’est Milieu?

- …

- Milieu, si on allait dehors manger la banane?

- …

- Tu veux la manger en morceaux ou en entier?

- …

- Tu veux la manger comme un petit singe? Un petit ououou hinhinhin? Oui? Oui, comme un petit singe, un monito, regarde ououou hinhinhin!

- Ça va chérie? demande mon mari qui est repassé dans l’autre sens et s’inquiète de trouver un primate dans la cuisine. 

- Oui, ououou hinhinhin, crounch, une bouchée, crounch, une autre, bravo Milieu, mon petit singe! Non, continue, continue, il faut bien la manger, ououou hinhinhin, ououou hinhinhin! Bravo, tu as fini! C’est vrai que c’est toujours un plaisir de manger une banane!   


Milieu refait surface de sa fatigue comminatoire

Ça y est! J’ai gagné! J’ai réussi! Tenant ma banane haut comme un trophée olympique, je jubile. J’ai tout donné, ça valait la peine! Je n’en peux plus, mais il le fallait: on va arriver jusqu’au soir.

Milieu part tout guilleret dans le jardin, frais et sautillant comme un petit macaque, retrouver sa grand-mère qui est en train d’arroser les plantes.  

- Dis, donc, ton fils, il fait plaisir à voir! Qu’est-ce qu’il a la banane!


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Fin de la conférence
 

Batailles choisies #261

Donner une conférence sur mon travail d’écriture: oh joie! Mais tomberai-je de mon petit nuage? 🎙


 

Je donne une conférence Zoom sur mon écriture: mes livres, mes projets, mon parcours d’écrivaine.

J’ai mis des boucles d’oreilles.

J’ai les cheveux détachés.

J’ai un pull blanc.

J’ai un haut propre.

C’est l'événement, quoi.


Ces préparatifs n’ont l’air de rien mais, pour moi, ils sont de l’ordre de l’exceptionnel. C’est ma première occasion de revenir ainsi sur mon cheminement d’écrivaine, de réfléchir et d’échanger autour de ma pratique d'écriture. J’ai si peu de temps à moi, où je ne suis pas interrompue et là, je serai dans le bureau, porte fermée, à l’étage! À mon mari, prévenu depuis longtemps de mon impondérable, j’ai dit sans chichis et avec amour: si tu me déranges, je te tue.

Cette visioconférence, pour moi, c’est presque une fête, un bal. Je me sens comme Cendrillon.


La conférence se passe bien et l’échange avec les participantes est très riche. Je suis si heureuse que mon travail résonne, que mes lectrices se retrouvent dans ce que j’écris. À la fin de la conférence, je suis pleine d’énergie, revigorée: tous mes efforts pour écrire envers et contre tout (et contre tous aussi), valent donc la peine! Je suis regonflée, comme sur un petit nuage, j’ai encore la musique du bal qui palpite en moi.


Allez, fin de la conférence, je dois retrouver les enfants.

Je descends les escaliers.

En haut de la première marche, d’un geste lent, j’enlève une boucle d’oreille, puis doucement, la deuxième.

Une marche.

J’enlève mon pull blanc et le dépose sur la rampe. 

Une marche.

Je remets le haut taché que j’avais ce matin - ça fera des économies de lessive.

Une marche.

Renouer ma queue de cheval.


En bas des escaliers m’attend déjà Milieu, les mains noires d’avoir trifouillé dans les roues de la voiture, qu’il pose avec enthousiasme sur mes hanches. Ben, Milieu, tu as fait quoi?

Grand, tout heureux, se pointe sous peu, me prend dans ses bras avant de remarquer le cordon de mon jogging (sur Zoom on ne voit que le haut), sur lequel il tire jusqu’à le détacher.

Mais les enfants! Non, mon cordon! Milieu, va te laver les mains. Grand, comment je vais remettre le cordon, là. Non, ne vous le disputez pas, il est à moi!


Ah. Je crois que ma citrouille est arrivée.

En même temps, il faut bien que j’ai des choses à écrire sur mon blog.


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