C’est cadeau
 

Batailles choisies #332

Grand regarde son frère déballer le cadeau qu’il lui a choisi. Plaisir d’offrir, joie de recevoir. Se pourrait-il que mon aîné soit un grand frère au grand cœur? 💝


 

Je dois avouer que j’ai une peur de maman, avec mon fils aîné. 

J’ai peur qu’il devienne un gros égoïste. Un sans cœur, un moi d’abord, un pousse-toi-de-là-que-je-m’y-mette. C’est dû au fait que c’est l’aîné, qu’il est le premier petit-enfant des deux familles, qu’il réclame beaucoup d’attention, monopolise parfois deux ou trois adultes alors que mon fils du milieu joue tranquillement tout seul. C’est dû à ces remarques passives agressives disant qu’il faut que je sois plus ferme, que j’ignore ses caprices, toutes ces culpabilisations méchantes qui volètent autour de moi comme de toutes les mères. C’est dû au fait, surtout, qu’il peut être cruel avec Milieu, qu’il l’écrase avec son âge, avec son ascendant, qu’il l’embête jusqu’aux larmes et jusqu’à la moelle.

J’ai tellement peur qu’il ne dépasse jamais cette méchanceté d’enfant, je redoute que leurs querelles qui me laissent souvent désemparée finissent par apprendre à Milieu à encaisser les injustices et à Grand les délices de l’impunité.

Le plaisir d’offrir, la joie de donner à l’autre de la joie, pourront-ils lui apprendre la générosité, la considération, l'empathie? Après une dispute, après les recadrages d’usage, c’est là-dessus que j’insiste particulièrement, espérant souligner non seulement qu’il ne faut pas recourir à la violence mais surtout qu’il est bien meilleur de donner à l’autre de la joie que de la peine. 

Et ça marche de parler du bonheur de voir un être aimé heureux, pour calmer les disputes?

Moyen.


De retour d’un long week-end père-fils dans le Sud du Chili, Grand trépigne, tout excité à l’idée de nous offrir des cadeaux, petites attentions qu’il a choisies avec soin, avec l’aide de son père. 

À Maman, un petit pot de moutarde à l’ail de Chiloé et miel - je m’en lèche les babines.

À Papi, un jeu de cartes - pile poil, ça va être la poilade.

À Mamie, une figurine sculptée de loïca, ces oiseaux à plastron rouge - elle en piaffe de joie.

Et pour Milieu?

Qu’a ramené Grand à son frère adoré et détesté? 


Milieu s’active à ouvrir le cadeau, sous le regard attentif et avide de son frère. 

La petite boîte blanche est descotchée.

Un objet emballé en est tiré.

Le papier à bulle est déroulé.

Oh!

Milieu pousse un cri de joie.

Oh!

Grand retient sa respiration puis se met à taper des mains.

C’est un petit verre à maté blanc, une infusion typique d’Amérique du Sud, avec la paille en métal qui vient nécessairement avec.

Le verre est en étain.

Il est décoré d’une tête de cheval. 

Il est hideux. D’un mauvais goût de magasin de souvenirs d’aéroport.

Mais Milieu adore les chevaux.

Il adore les pailles.

Il adore boire de l’eau.


C’est un cadeau moche. Mais c’est le cadeau parfait.


Milieu se précipite pour essayer son nouveau verre, non sans oublier, en se retournant vers son frère, de lui lancer un:

- Merci Gwand!


Mon aîné le regarde avec bonheur, il respire à grandes bouffées qui soulèvent sa poitrine heureuse, il éprouve le plaisir d’offrir, la fierté d’avoir bien choisi, la joie d’être dans un rôle valorisant de grand frère… fût-ce grâce à un cadeau moche.


La vie de famille donne parfois de beaux présents.


Batailles en vrac⭣

Batailles rangées⭣

Heloise Simoncadeau, frères, Grand
Les casseroles
 

Batailles choisies #331

Accueillir des proches chez soi, les laisser s’inviter dans notre organisation familiale, c’est toujours l’occasion de ressortir ses casseroles. 🥘


 

Quelques semaines avant l’arrivée de mes parents, qui viennent toujours en séjour long, il se produit un phénomène étrange: mon mari et moi ne leur trouvons que des défauts.

À tout bout de champ sortent les “et puis bon ta mère”, les “et puis bon Papa”, les “on a intérêt à leur dire que” et autres “ils doivent bien comprendre que c’est chez nous et qu’ils ne peuvent pas”.


On traîne derrière soi, même quand on aime ses proches, même quand on s’entend suffisamment bien pour cohabiter plusieurs mois, ce qui est déjà une chance et une preuve d’affection et de respect, on traîne donc derrière soi les casseroles des petits reproches et des grandes récriminations. Et souvent, j’ai remarqué, les petits reproches ouvrent la voie aux grandes récriminations.

On commence par rire du bruit de gamelles qu’il y a dans la cuisine, ah oui, Papi et Mamie, quand ils sont là, ils rangent la cuisine, ils sont ultra rapides et efficaces, mais qu’est-ce qu’ils font comme bruit, dis donc! Entre les placards, la vaisselle, les portes et les casseroles, tous les matins, c’est un peu STOMP mais en moins coordonné. De ces petits reproches, on en arrive rapidement à cette remarque dont on a gardé la cicatrice, aux désaccords plus profonds, à ces choses que je n’ai pas l’intention de remuer ici. 

C’est un fonctionnement inhérent à toute famille, passage de la surface à la profondeur, ouvrez le couvercle et au fond de la casserole vous trouverez des blessures - moi avec ma belle-mère par exemple, de ses manies à ses traits de caractère qui me heurtent depuis toujours, je ressens fortement cette dynamique.


Je pense que les récriminations au levain, qui montent doucement, servent à se préparer à la cohabitation, à anticiper les accrochages pour les éviter, à ouvrir son fonctionnement à ceux qui y sont étrangers.

Et puis… quand on est ensemble, quand mes parents sont arrivés, les grands défauts qui marinaient dans nos conversations font soudain plop - le soufflé retombe. Ces défauts ne sont plus si terribles. On trouve notre fonctionnement, on se rend compte de la chance qu’on a, la vie ensemble se passe sans heurts.

Les grandes récriminations ne sont plus si grandes.

En fait, on n’a rien à leur reprocher. On s’est fait un flan de cette cohabitation, alors que tout se passe bien.


Par contre, restent les petites choses et les petits reproches, qui ne blessent pas, qui font sourire, qui énervent gentiment.

- Qu’est-ce qu’il se passe? C’est le camion poubelle? C’est un avion de chasse? 

- Non, c’est les parents qui rangent la cuisine.

Clang! Bim! Braaaaonk! Clicrrrr! Schquiiiik! Braoum!

Dis donc, Papi et Mamie, ils sont en train de laver toutes les casseroles ou quoi?


Batailles en vrac⭣

Batailles rangées⭣

Heloise Simonfamille, Papi, Mamie